Sobrevivientes
Las que luchan nunca mueren

Au Pérou, les femmes de toutes générations ont décidé de s’unir pour défendre leurs droits et leur survie. Stérilisées de force, avortées dans des conditions moyenâgeuses ou violées impunément, elles dénoncent un état qui non seulement ne les protège pas mais souvent les menace. Tandis que certaines luttent depuis 30 ans pour réclamer justice et réparation, d’autres foulent les pavés pour ne plus devenir mère sous la contrainte et la force. Hier victimes, aujourd’hui militantes, ces femmes se battent chaque jour pour faire entendre et respecter leurs droits.

3ème
pays au monde, en nombre de femmes, victimes de violence sexuelle, selon l'OMS.​​
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​5500
femmes portées disparues au Pérou en 2020 (le double de l’année précédente).​
En matière de violence de genre, le Pérou occupe le podium, en Amérique Latine, mais aussi à l’international. Le machisme qui règne dans la société péruvienne compte parmi les nombreuses racines du mal. La société patriarcale au Pérou sert le déni et l’impunité, tandis que les médias péruviens, qui tendent à verser dans le sensationnalisme, diffusent en boucle les vidéos de femmes agressées, les visages tuméfiés, exhibées sous des gros titres justifiant un “crime passionnel”.
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Si la constitution péruvienne de 1979, reconnaît le droit à l’égalité pour les deux sexes, la Loi elle-même ne permet pas une dénonciation et une visibilité systématique des crimes commis. L’impunité des délits sexuels au Pérou a, au fil des années, normalisé la culture du viol. 20 viols ont lieu chaque jour dans le pays, la grande majorité des cas (66 %) concerne des mineures, et seulement 5% d’entre elles dénoncent leur agresseur.
L'État, instigateur de la violence de genre - Les stérilisations forcées
De 1995 à 2000
L’État péruvien ne se contente pas de fermer les yeux sur la mauvaise application de la loi, sa responsabilité va bien au-delà. Il est lui-même acteur et instigateur de violences à l’encontre des femmes, comme en témoigne l’instauration du viol comme arme de guerre, lors du conflit armé interne qui opposait le gouvernement au groupe terroriste Sentier Lumineux ou encore la campagne massive de stérilisations forcées menée dans les années 1990.​​

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En 1995, Alberto Fujimori, Président du Pérou, lance une vaste campagne de contrôle démographique. Lors de la quatrième Conférence Mondiale sur les Femmes, seul chef d’Etat masculin présent, il présente un plan de planification familiale visant à « permettre aux femmes de pouvoir disposer de leurs corps en toute liberté et autonomie ». Il repart sous les applaudissements de l’Assemblée. Il faut dire que le chef d’Etat péruvien jouit alors d’une grande popularité, après avoir relancé la croissance du pays et réussi à éradiquer le terrorisme du Sentier Lumineux.
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Sous couvert d’autonomisation des femmes, le programme de Contraception Chirurgicale Volontaire (AQV) mis en place par Alberto Fujimori, vise à contrôler les naissances pour réduire la pauvreté et ainsi obtenir des aides au développement des organisations internationales. Le plan est financé principalement par l'USAID (36 millions de dollars) et le fonds des Nations Unies pour la Population et soutenu par l'OMS. Pour mettre en place ce programme de santé publique, le président péruvien va même jusqu’à changer la Constitution pour légaliser la stérilisation, jusqu'alors interdite, au même titre que l’avortement, au motif que l’Homme ne peut pas “s’autogérer”.
Des campagnes de stérilisations massives sont menées dans les régions les plus reculées du Pérou. Les infirmières font du porte-à-porte à la recherche de volontaires, sans prendre en compte la culture, la langue (majoritairement Quechua) ou mêmes les traditions des populations ciblées.
Le personnel médical répète les visites à domicile et s’invite même dans les festivités des communautés pour promouvoir la ligature des trompes.
Rapidement, une politique de quotas est instaurée, transformant les stérilisations prétendument volontaires en stérilisations forcées. Dans les zones les plus pauvres, les femmes sont opérées de force ou à leur insu, souvent après une simple visite médicale.​​​​​​​​​​

30 ans de lutte
De 1995 à 2025
Depuis trente ans, les victimes de stérilisations, soutenues par des ONG, se sont regroupées en associations pour obtenir justice et réparation. Depuis trente ans, elles sont également traitées de menteuses par les sympathisants de Fujimori. Dans leurs campagnes reculées, il est difficile de faire porter leurs messages jusqu’à la capitale. Depuis 2004, quatre investigations sur les stérilisations forcées ont été ouvertes puis clôturées par le parquet péruvien, sans reconnaissance de l’implication du gouvernement. Seulement six cas individuels ont été portés devant la justice.


En 2021, après des années de lutte, le Comité des Nations Unies pour l'élimination de la discrimination à l'égard des femmes (CEDAW) a statué que ces stérilisations constituaient une forme de violence sexiste et de discrimination intersectionnelle, notamment contre les femmes indigènes. Cette décision a exigé de l'État péruvien qu'il accélère les enquêtes, fournisse des compensations et mette en place un programme complet de réparations. La même année, le procureur général du Pérou a ordonné l'inculpation de Fujimori pour son rôle présumé dans ces stérilisations forcées. Cependant, sa mort en septembre 2024, à l'âge de 86 ans, a laissé ces procédures judiciaires en suspens, privant les victimes de la possibilité d'obtenir justice.
"Laissez-là choisir"
De 2015 à 2022
Ce contrôle du corps des femmes par l’État, s’exerce encore aujourd’hui, sous une forme différente. 30 ans après la campagne de stérilisations forcées, résonne dans les rues du Pérou la colère d’une autre génération de femmes, qui réclame la dépénalisation de l’avortement en cas de viol.
En effet, dans un pays où 15 mineures deviennent mères chaque jour, pour la plupart des suites d’un viol, l'avortement demeure pourtant illégal.



5
femmes meurent chaque jour d’un avortement clandestin au Pérou​​​​
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​1000
avortements sont pratiqués chaque jour au Pérou
Le seul avortement autorisé au Pérou est l’avortement thérapeutique, si la grossesse porte atteinte à la vie ou la santé de la mère. Selon le code pénal péruvien, une femme qui avorte peut encourir jusqu’à 2 ans de prison. Si, dans la pratique, les peines ne sont pas réellement appliquées, le cadre légal oblige les femmes à avoir recours à la clandestinité.
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En 2015, des associations féministes ont lancé une initiative citoyenne proposant de dépénaliser l'avortement en cas de viol. Une campagne nationale “Dejala Decidir” (“Laissez–la choisir”) voit le jour et mobilise de nombreuses personnalités publiques. Débattu en commission parlementaire, le projet sera finalement rejeté. En novembre 2022, le Congrès péruvien rejette de nouveau la proposition de loi.
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Plus récemment, en avril 2023, le Congrès péruvien a adopté une loi reconnaissant le droit à la vie dès la conception, accordant de fait des droits à l'embryon. Cette législation suscite des inquiétudes quant à l'avenir de l'avortement thérapeutique et complique les perspectives de dépénalisation plus large de l'avortement.
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Pour autant les femmes ne sont pas seulement victimes. Elles sont aussi, et surtout, les principales actrices de leur propre émancipation.​

Les Péruviennes prennent le pouvoir
De 2016 à aujourd'hui
Hier aux mains des associations féministes, la contestation est aujourd’hui devenue citoyenne. Né en Argentine et adopté dans toute l’Amérique Latine, le mouvement #NiUnaMenos (“Pas une de moins ”) a rencontré un succès retentissant au Pérou. Les femmes péruviennes ont décidé qu’il était temps de se défendre elles-mêmes. Ce mouvement a permis de créer un espace pour mettre des mots sur des crimes, connus de tous, mais qui jamais ne s’étaient imposés dans l’espace public.

Le 13 Août 2016, 500 000 péruviens sont descendus dans la rue pour dire #NiUnaMenos,
« Pas une femmes de moins, pas une morte de plus ». Ce rassemblement a mis en lumière la société machiste, la normalisation de la violence sexuelle, l'impunité des agresseurs, l'emprise de l'État sur le corps des femmes et la négation de leurs droits. Ainsi, l'ensemble des femmes péruviennes a pris le pouvoir dans cette lutte, désormais partagée au-delà des cercles millitants.​

« Après le 13A, il ne peut pas y avoir de retour en arrière en termes de construction collective.
La normalisation de la violence a été défiée.
C’est la fin d’une époque et le début d’une autre.»
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Rossina Guerrero, directrice de l'assocation Promsex

Réalisé par :
Aurore Chatras et Marine Guillaume
Crédits vidéo
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Amnistía Internacional PERÚ - Somos 1974 y muchas más - Chola Contravisual - Harvard University - UNFPA - Nada Personal / Cladem - CIDH - Daniel Martinez - RPP Noticias
Remerciements
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Bourse AVI International
Bourse Jeunes à Travers le Monde - Conseil Régional de Bretagne
Merci à Graciela, Karo, Celi, Victoria et Rute
Marina Navarro, Carlos Garcia et Aministia Internacional Peru
Genero Rebelde
Rosa-Maria Estrada, Mariel Tavara Arizmendi, Arcadia Maguiña Cortez, Gianella et Medicos del Mundo Peru
Micaela Tavara Arroyo
Rosina Guerrerro et PROMSEX
Maria-Ysabel Cedano et DEMUS
Alejandra Ballón-Gutierrez
Enrique Guevarra
Gladys Via Huerta, Elena et Católicas por El Derecho a Decidir
Hilaria Supa Huaman, Julio Cesar, Rute Zuñiga, Margarita Cruz Umpiri, Felipa, Marcelina Huaman, Luisa Tonccoche
Raquel Garcia Matias et Mantay
Sans oublier Kat, Anita et sa famille, Shadia, Jean, Caroline, Ricardo, Ladoyska, Enzo, Karol, Hélène.